Découvrir le Paris de la Révolution à pied (partie 1)

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Pour ceux qui me lisent depuis un moment, vous savez que l’Histoire est l’une de mes grandes passions. Pourtant, il est assez compliqué d’écrire à ce propos sur un blog de voyage. En effet, d’une part, mis à part la visite de monuments, elle reste difficile à aborder lorsque l’on est en vacances. D’autre part, avouons-le, ce n’est pas ce que recherchent les lecteurs en priorité.

Je me suis donc prêté au défi de rédiger un article sur une période précise de l’histoire de France en lien avec le voyage. L’objectif est de se plonger dans une période donnée le temps d’une promenade, d’imaginer ce que l’on voit plusieurs siècles en arrière, comme si nous remontions dans le temps. Selon moi, c’est la meilleure manière de combiner histoire et voyage.

La période choisie est la Révolution française. Un sujet connu de tous, simple à comprendre et facile pour guider le voyageur. Pour cela, je vais tenter de vous plonger dans le Paris d’antan à travers les moments importants et les monuments de l’époque. Je me suis appuyé sur de nombreuses sources et les images accompagnant le récit sont issues de tous les siècles. C’est un voyage dans le temps, centré sur une période mais ouverte à toutes les autres. Car, vous le constaterez, la Révolution ne sera finalement que peu abordée. Mais il est impossible de la comprendre sans connaître l’histoire de chaque lieu important.

En préambule, sachez que l’une des meilleures sources visuelles de cette époque est un jeu vidéo. En effet, Assassin’s Creed Unity d’Ubisoft, sorti en 2014, est une superbe reproduction du Paris de 1793. Le jeu a été produit avec des historiens, c’est donc logique.

Le récit sera long, soyez prévenu ! Il sera d’ailleurs rédigé en trois parties !

Tout commence place de Grève

Votre itinéraire débute par la place de l’Hôtel de Ville. Véritable centre névralgique de la Révolution, il est le lieu idéal pour débuter cette promenade révolutionnaire.

La naissance de la place de Grève

La place a été créée par le roi Louis VII, appelé Louis le Jeune, au cours du XIIe siècle. Le site est alors occupé par un ancien rivage, que l’on appelle une grève. Ce mot existe toujours en français dans un autre sens bien connu. Toutefois, il n’est quasiment plus employé dans son sens premier. Grève est, en effet, un mot désignant une sorte de plage faite de sable et de gravier, à partir de laquelle il est facile de décharger les marchandises arrivant par la Seine. C’est pourquoi son premier nom est place de Grève, ce qui n’a rien à voir avec la grande spécialité d’arrêt de travail à la française !

Très vite s’établit un port remplaçant le port de Saint Landry, situé sur l’île de la Cité. Le port de La Grève devient le plus important de Paris : le bois, le blé, le vin et le foin sont déchargés, facilitant ainsi l’installation d’un marché. C’est autour de ce port qu’un quartier très dense se développe sur la rive droite de la Seine. Un marché est créé au début du XIIe siècle.

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La place de l’Hôtel de Ville (place de Grève) en 1583. Gravure de Hoffbauer

En 1357, la municipalité parisienne s’installe à l’Hôtel de Ville, avec Étienne Marcel comme prévôt des marchands, l’ancêtre du maire, et n’a plus bougé depuis. Un nouveau bâtiment, conçu par Dominic Boccador et commandé par François Ier en 1533, n’est achevé qu’en 1628. Esthétiquement parlant, c’est le bâtiment que l’on connait aujourd’hui.

La naissance de l’expression “faire grève”

La place de Grève est aussi à l’origine de l’expression “faire grève“. Durant des siècles, les hommes sans emploi pouvaient facilement trouver du travail sur la place. L’expression “faire grève” signifiait donc initialement “se tenir sur la place de Grève en attendant le travail“. Les traveilleurs avaient aussi pour habitude de s’unir pour obtenir une augmentation de salaire. Cette dernière revendication a fait évoluer le sens de l’expression qui a tout bonnement signifiait l’inverse : l’arrêt du travail.

La place de Grève, un lieu d’exécution pendant la Révolution

Sous l’Ancien Régime, cette place est utilisée pour des exécutions publiques et des punitions en tout genre. Par exemple, François Ravaillac, assassin du roi Henri IV, et Robert François Damiens, qui a manqué sa tentative sur Louis XV, y sont exécutés. Les conditions d’exécution d’alors sont d’un autre temps. Supplices, brûlures, yeux crevés et écartèlement pour terminer, le tout en public ! Quel beau spectacle…

La Révolution poursuit la tradition de la place de Grève. La première exécution par guillotine s’y déroule le 25 avril 1792, menée par Charles-Henri Sanson. Ce dernier a été le bourreau de Paris avant, pendant et après la Révolution. Pour l’anecdote, le premier guillotiné s’appelle Nicolas Pelletier, un pauvre gars condamné pour vol avec violence.

Comme toutes les précédentes exécutions, l’exécution par guillotine est publique. Aussi dingue que cela puisse paraître, la première réaction de la population est la déception. En effet, la foule est habituée depuis le Moyen-Âge à des punitions plus sophistiquées et bien plus cruelles ! La rapidité du processus réduit considérablement le “spectacle”… La guillotine à Paris est de nouveau érigée place de Grève de novembre 1794 à mai 1795. En effet, il n’y avait qu’une guillotine dans la capitale et celle-ci a plusieurs fois changé de place. Madame avait la bougeotte !

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L’Hôtel de Ville pendant la Révolution. Image issue du jeu Assassin’s Creed (Ubisoft, 2014)

Pour vous plonger encore plus en 1792, imaginez la guillotine exposée en face de l’aile gauche de la mairie. Cette dernière doit alors se trouver derrière vous. A cette époque, le reste de la place est composée d’échoppes et de petits commerçants.

La place est rebaptisée place de l’Hôtel de Ville en 1803. Au cours de la Commune de Paris, le bâtiment est détruit par les manifestants et est reconstruit entre 1872 et 1883. Il a été conçu par les architectes Ballu et Deperthes qui ont conservé le style Renaissance.

La tour Saint-Jacques

Prenez l’avenue Victoria située en face de l’Hôtel de Ville lorsque vous êtes dos à celui-ci. Vous marchez alors quelques mètres et atteignez le square de la tour Saint-Jacques. Celui-ci se trouve sur votre droite.

La tour Saint-Jacques, vestige d’une ancienne église

Clocher de style gothique flamboyant, la tour Saint-Jacques constitue l’unique vestige de l’église Saint-Jacques-de-la-Boucherie dédiée à Saint-Jacques le Majeur. Le nom de l’église est dû à son emplacement puisqu’elle se trouve dans l’ancien quartier de la corporation des bouchers.

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L’église Saint-Jacques de la Boucherie au XVIIe siècle

Pendant des siècles, ce sanctuaire comprend une relique de Saint-Jacques et est un lieu de pèlerinage célèbre. L’église est aussi le lieu de culte des marchands du district. Le clocher a été construit entre 1509 et 1523 par Jean de Felin, Julien Ménart et Jean de Revier. Il mesure 54 mètres à la balustrade. En 1523, une statue colossale de Saint-Jacques est construite. Sa hauteur aurait été de 10 mètres, chose impossible à vérifier car la statue est aujourd’hui détruite. L’église est célèbre pour les expériences sur la pesanteur réalisées par Blaise Pascal.

Pendant la Révolution française, l’église est fermée et sert de carrière de pierres. Comme la statue de Saint-Jacques, elle est détruite en 1793. Certains disent que le clocher n’est pas démoli car Blaise Pascal aurait renouvelé ses expériences sur la gravité du Puy de Dôme. La statue de Pascal, installée à la base de la tour, le rappelle. Au cours du XIXe siècle, la tour Saint-Jacques est l’un des plus hauts monuments de Paris.

La place du Châtelet et la prison disparue

En sortant du square par là où vous êtes entré, vous êtes quasiment à la place du Châtelet. Elle se trouve sur votre gauche, face à la Seine. Ici, il faut clairement imaginer car tout a disparu…

L’histoire de la prison du Grand Châtelet

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Le Grand Châtelet en 1800 par Thomas Naudet
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La prison du Grand Châtelet en 1793, image issue du jeu Assassin’s Creed (Ubisoft, 2014)

Le Grand Châtelet est une forteresse construite sous Louis VI vers 1130 sur la rive droite de la Seine, à la sortie de la rue Saint-Denis. Il est démoli entre 1802 et 1811 et est remplacé par l’actuelle place du Châtelet. Pendant de longues années, le Grand Châtelet abrite le siège de la police, les cachots et la première morgue de la capitale.

Dès le IXe siècle, l’accès aux deux ponts reliant l’île de la Cité aux rives de la Seine est protégé par deux châtelets, d’abord en bois puis en pierre. D’un côté, le Grand Châtelet au nord, afin de protéger l’accès au Grand Pont, aujourd’hui Pont au Change. De l’autre côté, le Petit Châtelet au sud, pour protéger l’accès au Petit-Pont. À Paris, quand le nom “Châtelet” est utilisé sans autre précision, c’est toujours le Grand Châtelet.

Le châtelet est terme apparu en 1155, diminutif de castel ou chastel, tous deux dérivés du latin castellum (forteresse). C’est est un bâtiment indépendant constituant une structure de défense active chargée de protéger un passage. Le plus souvent, ce sont deux tours jumelles de flanquement, encadrant un passage voûté, et qui sont connectées l’une à l’autre au-dessus de leur premier niveau.

Le Grand Châtelet avant la Révolution

Sous le règne de Saint-Louis, de 1250 à 1257, le Grand Châtelet est réparé et considérablement agrandi. Le 29 mai 1418 éclate une guerre civile entre l’Armagnac et la Bourgogne. Paris est alors confiée à Jean de Villiers de l’Isle-Adam et d’une troupe des partisans du duc de Bourgogne. Le 12 juin 1418, la faction bourguignonne assiège le Grand et le Petit Châtelet et massacre tous les prisonniers d’Armagnac qui y étaient confinés. Leurs corps sont jetés des tours et exposés au bout de piques…

Le Grand Châtelet est célèbre pour ses cachots souterrains. Leurs noms vous donnent l’idée de l’horreur de cette prison. On trouve l’Oubliette, le Puits, la Barbarie, la Chaussée d’Hypocras toujours inondée et la Fosse en forme de cône inversé de manière à empêcher les détenus de rester debout ou couchés. Citons également la Fin d’aise où les malheureux croupissent dans le crottin et les serpents. Notez que c’est au Grand Châtelet que la morgue est née. Autrefois, morguer était synonyme de regarder avec insistance. A l’époque, les geôliers accueillent leurs prisonniers dans une pièce où ils les morguent – c’est-à-dire les fixent – pour les retrouver en cas d’évasion. Par la suite, cette pièce est utilisée pour exposer les cadavres découverts sur la voie publique. D’où son nom de morgue.

Le Grand Châtelet, de la Révolution à sa destruction

A l’époque de la Révolution, les prisonniers du Grand Châtelet ont la réputation d’être de grands criminels. Lorsque les émeutiers ont ouvert les portes de la Bastille pour libérer les prisonniers le 13 juillet 1789, ils s’abstiennent d’attaquer le Grand Châtelet. En mai 1783, il y a 305 prisonniers et 350 en mai 1790. Après le procès du premier accusé en tant que crime de lèse-nation (crime contre la nation), la Cour de justice du Grand Châtelet est réprimée par la loi votée le 25 août 1790. Les fonctions de justice cessent le 24 janvier 1791 mais la prison est restée active. Lors des massacres perpétrés dans les prisons le 2 septembre 1792, sur les 269 prisonniers incarcérés au Grand Châtelet, 216 prisonniers sont entaillés ou massacrés par les émeutiers.

En raison de son âge et des conditions de détention des prisonniers, l’Ancien Régime envisage déjà de démolir le Grand Châtelet dès 1780. La prison ayant été désaffectée à la suite des massacres du 2 septembre 1792, le procureur de la République de Paris exige sa démolition le 9 septembre suivant. Cependant, la démolition n’aura lieu qu’en 1802, en commençant par les donjons.

Sur le site du Grand Châtelet se trouvent aujourd’hui la place du Châtelet, construite entre 1855 et 1858, et le théâtre du Châtelet inauguré en 1862. Il ne reste plus rien du Grand Châtelet, il faut donc l’imaginer. Sa grande taille le place à la fois l’emplacement du théâtre et de la place elle-même.

A suivre…

En espérant que cette première partie vous ait plus ! Voici la deuxième partie et la troisième arrive bientôt 🙂

4 Responses

  1. Stalmans

    Une belle et limpide ecriture pour narrer notre histoire. Nous attendons la suite.😊

  2. Fabienne

    Je ne connaissais pas ce passé assez sombre des places de l’hôtel de Ville et du Châtelet.
    Merci pour ce récit très intéressant.
    J’attends la suite avec impatience…

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