Istanbul et Constantinople, capitales d’empires

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Istanbul… Ce nom me remémore mes premières années d’étudiant en histoire à Montpellier, il y a déjà de bien longues années ! Je me rappelle encore de ce professeur aux cheveux grisonnants qui m’avait passionné pour l’Empire byzantin et plus particulièrement pour Constantinople.

Oui, c’est la ville de Constantinople qui m’avait captivé, par son architecture et sa beauté fabuleuses, l’intelligence de son édification et la symbolique qu’elle représentait. Byzance, Constantinople, Istanbul : trois noms, trois périodes de l’histoire pour une ville incroyable. Les superlatifs seront nombreux, habituez-vous !

J’ai bien trop longtemps attendu avant de m’y rendre et il se devait que je consacre mon premier carnet à cette ville pour laquelle j’ai été et je suis toujours épris. Car oui, ne vous y trompez pas, j’en ai parcouru des livres, des vidéos ou sites internet de reconstitution 3D, et même un jeu vidéo se déroulant à Constantinople afin de pouvoir me balader dans la ville ! Lorsque je suis arrivé pour la première fois à Istanbul et, à travers ma première visite sur laquelle je reviendrai, je me suis enfin rendu compte que j’y étais, là, à Constantinople, en imaginant ce qui s’y trouvait il y a déjà plusieurs siècles.

Ce qui est le plus enrichissant pour moi, c’est aussi d’admirer tout ce qui a pu être réalisé par les Ottomans une fois la ville conquise en 1453, date symbolique s’il en est puisqu’elle marque la fin du Moyen-Âge pour les historiens occidentaux. La ville n’a pas perdu de sa splendeur, bien au contraire, elle s’est enrichie de palais ou de mosquées qui ont fait qu’Istanbul est une ville si diverse, si belle et si captivante. Bien-sûr, certains édifices byzantins, tel que l’hippodrome, n’ont pas résisté. Bien-sûr, le monde moderne, avec sa population exponentielle, sa pollution et ses voitures innombrables, n’a pas vraiment été bénéfique. Mais Istanbul est et restera l’une des villes les plus extraordinaires que l’humanité ait connues. C’est la raison pour laquelle, dans ce premier carnet, j’ai choisi certains lieux précis, pour la plupart byzantins. De nombreux autres ont donc été exclus, des quartiers entiers, des lieux de vie extraordinaires et même la cuisine locale ! J’ai choisi de centrer sur des sites connus, sur d’autres un peu moins. Mais Istanbul méritant plusieurs récits, ce n’est que partie remise.

Hagia Sophia

Commençons notre voyage par l’impressionnante Hagia Sophia (Sainte-Sophie, je la nommerai toujours Hagia Sophia). L’édifice que l’on voit aujourd’hui est en fait la 3ème basilique implantée sur les lieux. Les deux précédentes, dont la première avait été commandée par l’empereur Constantin le Grand, qui a donné son nom à Constantinople (Konstantinopolis en grec ancien, signifie « la ville de Constantin »), ont été détruites. C’est l’empereur Justinien a entrepris la construction de l’actuelle basilique en… 532. Oui, l’édifice présent aujourd’hui, qui a bien entendu subi quelques dégâts, petites reconstructions ou restaurations, date de 1 500 ans et c’est l’une des deux raisons pour laquelle il est émerveillant. La deuxième raison est que l’église d’origine a été transformée dès 1453 en mosquée par l’empereur ottoman Mehmet II, conquérant de Constantinople, qui a souhaité la préserver en grande partie. Soutenue par 4 minarets à l’extérieur, l’intérieur présente un fabuleux mélange entre chrétienté et islam comme il en existe peu dans le monde. En 1934, Atatürk décide de la transformer en musée.

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L’immensité de l’extérieur est déjà prodigieuse mais l’émerveillement s’amplifie en pénétrant à l’intérieur de Hagia Sophia. Si, selon notre période de visite, l’on est accueilli par un merveilleux échafaudage tout blanc et ferré (probablement un coup des Templiers), le regard se détourne rapidement vers la coupole de plus de 50 mètres de haut, toujours d’origine.

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Malheureusement, avec ses parties en restauration, le bâtiment nous cache quelques-unes de ces beautés.

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Le second étage laisse toutefois percevoir ce qu’il reste des mosaïques datant de la chrétienté byzantine, l’orthodoxie grecque. La première mosaïque représente l’empereur Constantin IX Monomaque et sa femme Zoé l’impératrice entourant le Christ vêtu de bleu comme le veut la tradition byzantine. La seconde mosaïque, pas très en forme, représente la deisis, scène où Jean Le Baptiste et la Vierge implore la clémence du Christ envers les Chrétiens ayant pêché. Les écritures sur les médaillons ne sont autres que le nom des prophètes de l’islam, celui à côté de moi étant Hassan.

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La visite de Hagia Sophia nous donne une leçon sur la réalisation humaine d’une ère que nous semble si lointaine et sur la tolérance religieuse existante à cette époque, et il n’est pas aisé d’y détacher son regard une fois sorti.

Place Sultanahmet et sa mosquée bleue

A y regarder de plus près, cette place At Meydanı est étonnante : ses deux immenses obélisques datant d’une autre époque, son tracé rectangulaire semblant former un tour complet… Mais oui, nous y sommes ! At Meydanı signifie « place des chevaux » en turc, un nom que les Ottomans n’ont pas sorti du chapeau puisqu’il s’agit tout simplement de l’emplacement de l’ancien Hippodrome de Constantinople. Cet édifice, réalisé aux IIIème et IVème siècles, était l’un des plus impressionnants du monde occidental. Les deux obélisques étaient au centre, accompagnées d’autres ornements comme l’intrigante colonne serpentine dont il reste un petit vestige aujourd’hui, et une tête de serpent au musée. Une reconstitution historique, que vous trouverez en fin de récit, nous montre la grandeur de l’hippodrome, qui a animé la ville et accueilli les courses de chars de la ville pendant 10 siècles.

Il s’étendait une majeure partie de l’emplacement de l’actuelle mosquée Sultanahmet et s’achevait derrière au loin. Il reste d’ailleurs un mur de soutènement encore debout, chose que j’ai apprise… une fois parti de la ville ! Shame on me. Certaines fondations de l’hippodrome restent aussi visibles dans le musée des Arts turcs et islamiques situés à l’est de la place. Pillé par les Croisés en 1204, voyant disparaître son quadrige surplombant aujourd’hui la basilique San Marco de Venise (enfin, sa copie, l’original étant à l’intérieur du bâtiment !) puis délaissé par les Ottomans qui n’étaient pas vraiment fanatiques des courses à la Ben-Hur, l’édifice a été abandonné et a notamment laissé place à la construction de la mosquée au début du XVIIème siècle.

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Plus connue sous le nom de mosquée bleue, la mosquée Sultanahmet, construite durant le règne du sultan Ahmet Ier autour de 1610, doit son petit surnom à la couleur de ses céramiques intérieures. Mosquée symbolique de la ville par son immensité, présentant notamment 6 minarets, elle est l’achèvement de l’architecture religieuse ottomane. Très influencée par le style byzantin, une différence notable avec l’art ottoman que l’on peut par exemple trouver en Bosnie, comme le démontre la coupole quasi-jumelle de celle de Hagia Sophia qui lui fait face, elle reprend également le plan des quelques mosquées construites au siècle précédent comme la mosquée Süleymaniye dite de « Soliman le Magnifique ». La première photo laisse entrevoir la cour intérieure de la mosquée. Si l’intérieur de l’édifice est grandiose, la vue extérieure est marquée par cet affrontement visuel entre la vieille Hagia Sophia et la « jeune » mosquée, entre deux monuments symboles de deux empires, deux empereurs, deux religions et deux cultures. Je suis resté de longues minutes, pour ne pas dire heures, assis entre les deux, à les admirer, puis les yeux fermés, à imaginer tout ce que cette ville avait pu vivre en plus de 2000 ans d’histoire.

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Les empreintes laissées par Constantinople

Bien-sûr, là aussi, on pourrait y consacrer des pages et des pages. Bien-sûr, comment ne pas évoquer la citerne basilique des Byzantins, dont l’obscurité n’a pas été appréciée par l’objectif de mon appareil photo ? Ou les merveilleuses mosaïques de Saint-Sauveur en Chora dont 70 % étaient en restauration ? Ou la colonne de Constantin, recouverte d’une bien étrange matière ? J’ai donc choisi de narrer l’histoire de deux emblèmes de l’époque byzantine dont il ne reste plus grand-chose aujourd’hui, le Million et le Palais de Boukoleon, puis d’un monument tout aussi peu connu mais dont la symbolique est importante, Hagia Irene.

Le Million

Lorsque l’on suit la ligne de tramway en direction du Grand Bazaar, qui mérite aussi un paragraphe (le Bazaar, pas le tramway), entre la citerne basilique et Hagia Sophia, on aperçoit au loin une étrange colonne de pierre et des panneaux directionnels indiquant les kilométrages. Pourquoi ces panneaux à côté d’une chose, disons-le clairement, insignifiante ?  En s’approchant, on apprend que cette colonne n’est autre que le dernier vestige du Million, un ancien arc de triomphe qui était en quelque sorte le point zéro des routes byzantines. Bon, je doute que les Byzantins connaissaient l’existence de Tokyo (ils auraient été visionnaires !) mais ce petit panneau est sympathique et attire les curieux vers cette petite colonne qui mérite d’être vue.

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Le Palais de Boukoleon

Avant mon arrivée à Istanbul, j’ai constaté que notre résidence était située à quelques encablures des ruines du Palais de Boukoleon, ce fut donc la première « visite » que nous avons effectuée. Les guillemets ne sont pas de trop puisqu’il s’agit plutôt d’une promenade au bord d’une route fréquentée et du port, heureusement loin des hordes de touristes et, cerise sur le gâteau, accompagné de deux chiens errants qui ne voulaient pas nous lâcher ! Néanmoins, je savais qu’en allant à cet endroit avant tout le reste allait me faire comprendre que j’étais à Istanbul/Constantinople, enfin, après tant d’années d’émerveillement à distance. Le Palais n’est plus grand-chose, il est encore moins depuis qu’il a été éventré en 1873 pour la réalisation d’une voie ferrée. Mais cet endroit abritait autrefois les empereurs byzantins et il est le vestige le mieux préservé du Grand Palais de Constantinople, lieu de pouvoir d’un empire qui s’est étendu de l’Andalousie à l’Egypte, de l’Italie à la Turquie, sans oublier le Proche-Orient. Disons-le clairement, le lieu est moche ! Mais sa beauté est symbolique et c’est tout ce qui compte pour un passionné comme moi. Au passage, nous avons semé les chiens en traversant la route à tombeau ouvert, en marchant vite sur le trottoir, en prenant une petite rue sur la gauche et en entrant dans un super restaurant. Véridique !

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Hagia Irene

Hagia Irene (Sainte-Irène) est particulière. Elle est particulière parce qu’elle est située entre Hagia Sophia et le Palais de Topkapı et est l’une des plus anciennes églises de la ville, elle est particulière parce qu’elle est l’une des seules à ne jamais avoir été transformée en mosquée, elle est particulière parce qu’elle est en fait devenue un dépôt d’armes pour l’infanterie de l’Empire ottoman formée par les janissaires (ça ne s’invente pas !), elle est particulière parce que la quasi-totalité de ce que nous voyons aujourd’hui date en fait du VIIIème siècle, son atrium étant même d’origine. Devenue musée au XIXème siècle, Hagia Irene est donc le seul ou l’un des seuls monuments extérieurs authentiques encore debout et en bon état à Constantinople, l’autre pouvant être l’aqueduc de Valens mais je n’ai pas trouvé d’informations fiables. Son intérieur est incroyablement austère puisqu’elle représente, là encore, un des très rares vestiges de l’art iconoclaste.

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Que dire… Je pense pouvoir encore consacrer 4 ou 5 récits à Istanbul. Tous les monuments ottomans, les quartiers de Kadiköy ou d’Üsküdar, la ville nouvelle, le quartier des Génois, les restaurants, le Grand Bazaar, le marché aux épices, les quartiers reculés, les croisières sur le Bosphore, la cuisine turque… Istanbul est une ville culturellement extraordinaire et, selon moi, n’a pas d’égal dans le monde. Marcher dans ses rues, respirer les épices du marché, côtoyer les locaux, admirer ses monuments et ses vues, procure un sentiment de bonheur incroyable.

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Pour les passionnés

S. YERASIMOS, Constantinople : de Byzance à Istanbul, Place des Victoires, 2014 (dernière édition) : probablement le plus beau livre sur l’évolution artistique et architecturale de la ville à travers photographies, reproductions et explications très précises sur l’histoire stambouliote. Vous pouvez également le trouver en cliquant sur ce lien.

T. GAUTIER, Constantinople, Bartillat, 2008 (dernière édition) : très différent du livre de Stéphane Yerasimos, le récit de Théophile Gautier est un témoignage authentique de l’auteur qui vécut à Constantinople en 1852. L’histoire de l’architecture et de l’art est mise en retrait et laisse place à la vie locale au XIXème siècle.

Assassin’s Creed Revelations, Ubisoft, 2011 : jeu vidéo de la célèbre série se déroulant en 1511 à Constantinople. Bon, il y a quelques petites erreurs de situation de certains monuments, comme le forum de Constantin, mais la reconstruction d’ensemble reste incroyable.

Byzantium1200 : magnifique projet de reconstitution 3D de Constantinople vers l’année 1200. Tous les monuments importants sont représentés et bien d’autres moins connus. En cliquant sur Contents, vous y verrez pas moins de 67 monuments reproduits ! A parcourir absolument. Le site est en anglais mais, pour les réfractaires à la langue de Shakespeare, les photos vous suffiront amplement.

– « The Wondrous Waters of Constantinople » : en complément du lien précédent, une courte vidéo de reconstitution 3D de ce qu’était Constantinople, réalisée par Byzantium 1200. Il existe de nombreuses autres vidéos de reconstitution ou tout simplement d’histoire de la ville, de Byzance à Istanbul.

2 Responses

  1. Je n’ai jamais eu l’occasion de découvrir la Turquie à part lors d’un voyage All-in il y a plus de 10 ans où j’ai juste eu l’occasion de voir Éphèse. En tous cas Istanbul me semble magnifique et Sainte Sophie et la mosquée bleue sont très impressionnants.

    • Merci pour ton commentaire ! Si le ton que j’emploie est très admiratif, Istanbul n’en reste pas moins objectivement une ville magnifique et appréciée de tous ceux qui y ont été. La ville est aussi très diverse culturellement, du quartier très ouvert de Kadiköy à celui plus austère d’Üsküdar… et les deux sont pourtant côté à côté ! La côte ouest turque a aussi l’air splendide (Izmir et les sites antiques autour comme Ephèse, Cappadoce, Pumukkale, etc).

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