Le syndrome du « trop touristique » ou les dérives du tourisme de masse

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Depuis plusieurs mois, pour ne pas dire des années, j’entends régulièrement des personnes, qu’elles soient proches ou de simples connaissances, me dire ce qu’elles pensent du voyage. Souvent, c’est une remarque sur les nombreux séjours que je fais. Je me dis alors toujours que je n’ai pas la même opinion sur l’adjectif « nombreux ». Mais parfois, c’est également une réflexion sur certaines destinations qui seraient « trop touristiques ». Pis, le terme « touristes » est pour certains une quasi-insulte, un groupuscule auquel il ne faut surtout pas se mélanger pour ne pas être noyé dans la masse des imbéciles « qui ne savent pas voyager ». Ce sont ces remarques qui m’ont incité à rédiger cet article.

Le titre est racoleur, c’est le but. Il est donc un brin exagéré mais il y a du vrai. Certains ne seront pas d’accord avec moi et estimeront que je divague. Ça tombe bien, cet article est classé dans la rubrique « Élucubrations » ! Qu’est-ce que le tourisme ? Pourquoi la rapide démocratisation du tourisme est devenue, pour moi, un problème ? Voici mon avis sur le sujet.

Vatican
Comptez 2 heures minimum pour entrer dans la basilique Saint-Pierre !

Le tourisme, ancien loisir des élites

Au tournant des années 1990, le tourisme était très différent de celui d’aujourd’hui.

D’une part, les voyageurs n’étaient pas les mêmes. Si les backpackers constituaient déjà une catégorie à part qui se contentait de peu, les voyageurs de l’époque étaient plutôt aisés. En effet, voyager était un loisir assez cher. Le milieu du tourisme restait aux mains des agences de voyage et les compagnies aériennes nationales n’avaient pas la moindre concurrence. Ces voyageurs étaient également différents en terme de nationalités. Les Asiatiques représentaient une part infime des voyageurs et se rendaient au mieux dans les pays voisins. Les habitants des pays du bloc soviétique obtenaient difficilement un droit de sortie. Ainsi, le tourisme se limitait principalement aux Européens de l’Ouest et Nord-Américains plutôt aisés.

D’autre part, les destinations n’étaient pas les mêmes. Aujourd’hui, des villes ou lieux aussi divers que Dubaï, Dubrovnik, Bali ou Prague sont généralement considérés comme « trop touristiques ». En 1990, seule Bali attirait quelques voyageurs, dans des proportions sans aucune comparaison possible avec aujourd’hui. Prague était connue des intellectuels et des puristes, Dubai était un désert et Dubrovnik n’avait pas encore été bombardée ! Si le tourisme de 2017 diffère peu avec celui de 2007, celui de 2007 a profondément évolué par rapport à celui de 1990. Comment, en 15-20 ans, tout a changé ?

 

Le tourisme, nouveau loisir démocratisé

A la chute du rideau de fer, les pays d’Europe centrale et de l’Est se sont ouverts sur le monde extérieur. L’une des principales composantes de l’ouverture est le développement du secteur touristique. Ainsi, après son classement au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1992, Prague est rapidement devenue une destination phare du tourisme européen. De même, les populations de ces pays ont pu se déplacer plus facilement.

Loin de l’Europe, et de manière bien plus visible, les Chinois, Japonais et Coréens sont arrivés en masse alors qu’ils y étaient presque absents. Ces populations se déplacent généralement en groupe et sont omniprésentes dans les lieux considérés comme « trop touristiques ». Ces 3 pays ne sont pas les seules nations asiatiques à voyager mais elles sont majoritaires. D’une manière plus générale, l’Asie semble être l’avenir du tourisme car des pays comme l’Inde, le Vietnam, la Birmanie, la Malaisie ou l’Indonésie restent encore un peu en marge et sont bien moins représentés que les pays d’Asie de l’Est. Je parle bien entendu en terme de voyageurs car ces pays sont très ouverts pour l’accueil des voyageurs étrangers.

Ainsi, les touristes sont bien plus nombreux qu’autrefois.

 

Le tourisme, loisir pour tous

Avant, prendre un avion était presque considéré comme une aventure. Ce moyen de transport était vu comme le déplacement des hommes d’affaires importants, des voyageurs chanceux et des diplomates. Il faut dire que l’avion avait un coût et que tout le monde ne pouvait se permettre de se payer le billet.

Au milieu des années 1990, l’Union européenne a ouvert à la concurrence le secteur aérien. Révolution. Ryanair et EasyJet ont fait rentrer le transport de personnes par avion dans une autre dimension : le low-cost. L’objectif est simple, permettre à tous de prendre l’avion en cassant les prix. Pour cela, il faut accepter moins de confort (le sandwich en carton et le simple verre d’eau deviennent payants, les modalités de modification ou d’annulation du billet sont bien plus contraignantes, etc). Dès lors, le monde aérien fut divisé entre les compagnies traditionnelles, rejetant le low-cost, et les néo-compagnies. Peu importe nos pensées envers ces dernières, ce sont elles qui ont gagné. Ryanair et Easyjet ont fait des petits bébés en Europe (Transavia, Vueling) mais aussi en Asie (Air Asia, Lion Air) et sur les autres continents. Non seulement, l’Europe était devenue low-cost mais le monde a suivi. Aujourd’hui, ce sont les compagnies traditionnelles qui souffrent : si certaines s’en sont bien sorties, d’autres ont fusionné voire disparu.

Aujourd’hui, prendre l’avion n’est plus un luxe. Un aller-retour à 70 € pour Cracovie est considéré comme cher !

La conséquence est d’abord positive : le tourisme n’est plus une activité de luxe. Sans cette démocratisation du secteur, il m’aurait été impossible de voyager autant. Les compagnies low-cost ont permis à toute personne de se faire plaisir et de voyager à moindre coût. Ainsi, je prends une compagnie low-cost 9 fois sur 10. Il s’agit probablement d’un des plus grands progrès de la 2ème moitié du XXème siècle.

La conséquence est aussi négative : le tourisme semble devenir une activité proche du supermarché.

 

Le tourisme, loisir 2.0

Le secteur aérien n’est pas le seul à avoir subi une révolution. Si l’on pouvait faire revenir dans le temps (disons 1995) les jeunes adultes ayant 18-20 ans aujourd’hui, ils seraient complètement perdus pour une chose très simple : réserver son logement. Aujourd’hui, cela nous paraît presque impensable mais, à cette époque, trouver un logement était une activité complexe. Il y avait 3 solutions, ni plus, ni moins : on payait le combiné vol-hôtel auprès d’une agence de voyage, on réservait sur place directement, on réservait par téléphone une chambre dans notre hôtel préféré.

Aujourd’hui, ces 3 solutions sont-elles toujours présentes ? Oui. Quelle part du marché représentent-elles ? Une part infime.

L’avènement d’internet et, plus tard, du smartphone a profondément fait évoluer le secteur de la réservation. Deux entreprises symbolisent cette mutation : la Néerlandaise Booking.com et l’Américaine Airbnb. La première a simplifié la réservation de logements (hôtels et autres) en centralisant tout sur un seul site internet et à des conditions de modification et d’annulation très avantageuses pour le voyageur. La seconde a permis de mettre en relation des particuliers entre eux pour une location touristique d’appartements.

Booking.com, Airbnb et leurs amis représentent aujourd’hui une part considérable du marché de la réservation de logements touristiques. Encore une fois, cette simplification est bénéfique pour le voyageur qui voit ce travail de fourmi grandement facilité. Mais elle fut difficile à encaisser pour le professionnel du secteur qui fait face, lui aussi, à un supermarché de la réservation et à l’obligation de s’y soumettre.

 

Le tourisme, loisir banal

La croissance du secteur reste exponentielle. Elle peut souffrir ça et là, notamment dans les pays dits « instables » ou « dangereux ». Mais le tourisme est une activité florissante.

Depuis l’avènement d’Airbnb et, dans une moindre mesure, de Couchsurfing, il n’y a pas eu de nouvelle révolution touristique. Des applis ont permis de faciliter certaines activités ou tâches mais elles n’ont pas sensiblement fait évoluer le secteur.

Le tourisme est alors un loisir devenu banal, au point de voir arriver une expression bien trop répandue à mon goût : « c’est trop touristique ». Beaucoup de villes ou régions deviennent « trop touristiques », elles sont aussi diverses et variées que Prague, Venise, Dubrovnik, Bali, Phuket ou… l’île de Pâques. Pour certains, ces lieux sont considérés comme « trop touristiques ». Parfois, seuls certains lieux d’une ville sont « trop touristiques » : le Manneken Pis de Bruxelles, la petite sirène de Copenhague, l’ensemble du Vatican (bon ok, c’est un pays mais on va dire que c’est un lieu de Rome !), le Panthéon ou le Colisée de Rome, la Tour Eiffel ou encore la Joconde. J’en oublie des centaines mais je cite seulement ceux qui me passent par la tête.

A première vue, il semble difficile de trouver un dénominateur commun à tous. Pourtant, tous souffrent du syndrome du « trop touristique ». Mais c’est quoi un lieu trop touristique ? C’est un endroit qui voit affluer une horde de touristes. En haute saison, quelques mois en été (Dubrovnik) ou tous les jours de l’année (Paris, Rome, Vatican), cette horde se renouvelle sans cesse, à toute heure. Le postulat est positif car cela ouvre le lieu à tous. Mais le point négatif est sa transformation en produit de supermarché. Résultat, un lieu potentiellement magique, unique et/ou à l’histoire incroyable devient banal, juste là pour la photo. Car la foule ne laisse aucune place à ce que représente réellement le lieu, en bien ou en mal.

Ainsi, elle divise la destination en 2 groupes : les suiveurs qui se doivent d’y aller pour faire comme tout le monde, les antis qui refusent d’y aller parce que tout le monde y va. Au milieu de cela, ceux qui sont réellement intéressés par l’histoire et/ou la particularité du lieu sont minoritaires et invisibles dans cet amas de suiveurs et d’antis.

 

La popularité, une équation à trois inconnues

Prenons le cas de La Joconde. Avez-vous déjà été à l’ouverture du Louvre ? Lorsque les rideaux se lèvent, certains courent, comme les atteints de consumérisite aïgue qui vont chercher leur télévision soldée, pour être seuls dans la fameuse pièce de Mona Lisa. Pourquoi ? Pour la photo pardi ! Il faut absolument partager ce moment fou sur les réseaux sociaux ! Mona Lisa ? Ce qu’elle représente n’est pas important, prenons la photo ! Les Noces du Cana du peintre Véronèse juste en face de La Joconde ? Jamais entendu parler ! A y réfléchir, il est très difficile de comprendre cet engouement pour Mona Lisa. Les amateurs de peinture disent que c’est un tableau remarquable mais comme beaucoup d’autres tableaux du Louvre. Aujourd’hui, plus personne ne comprend vraiment pourquoi les gens se pressent devant La Joconde comme des moutons suivant le berger. Je n’ai pas non plus compris les nombreuses fois où je me suis rendu au Louvre. J’ai été déçu car je m’attendais à quelque chose de grandiose… Selon un auteur cité par la page Wikipedia de la Joconde, 50 % des visiteurs du Louvre n’y vont que pour Mona Lisa. Cela paraît insensé… et là, on peut dire que c’est « trop touristique » ! Mais cela rend les gens heureux, on ne va pas les blâmer.

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Les moutons et le tableau berger

 

Si le cas de La Joconde est litigieux (certains n’aiment pas le tableau mais la peinture est un art complexe et très subjectif), la petite sirène de Copenhague et le Manneken Pis de Bruxelles seront probablement plus consensuels. Voici deux œuvres, bien faites mais au fond très banales. La première est l’attraction phare de Copenhague, la seconde celle de Bruxelles. Mais pourquoi ? Les deux œuvres ne méritent pas cette attention. Il est presque impossible de comprendre pourquoi ces lieux sont devenus « trop touristiques ». Lorsque j’étais sur place, j’y suis allé parce que j’en avais trop entendu parler, comme les suiveurs. Et je n’ai pas compris l’engouement, notamment pour la petite sirène et son arrière-plan d’infâmes usines fumantes.

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Bel arrière-plan…

La popularité, une dégradation de l’Histoire

Au contraire des précédents, il existe d’autres lieux où s’agglutinent les groupes touristiques pour des raisons objectives. Citons la Tour Eiffel, le Pantheon de Rome, Dubrovnik en été ou encore Hagia Sophia (Sainte-Sophie) à Istanbul. Ces lieux, cités ou monuments sont uniques par leur histoire et leur authenticité. Le problème, c’est que peu de gens le savent… La gravité, c’est que l’argument du « trop touristique » prend le dessus sur l’héritage laissé par ces lieux. Ici encore, je vais prendre des exemples qui me passent par la tête ou que je connais. Mais il en existe des centaines.

Prenons le Pantheon de Rome, combien savent qu’il est l’un des deux grands bâtiments romains encore intacts au XXIème siècle ? Peu. Pourtant, rien que cette raison fait du Pantheon un héritage exceptionnel de l’humanité. Malheureusement, beaucoup ne viennent que pour la photo et n’en comprenne pas la signification. C’est la première dégradation, oublier pourquoi le Pantheon est unique en raison de sa trop grande popularité. La deuxième dégradation est que certains le déconsidèrent uniquement parce qu’ils ont pour habitude d’éviter les lieux « trop touristiques » !

Le cas de Dubrovnik est plus personnel. Ma dulcinée n’aime pas cette ville juste parce qu’il y avait trop de monde. C’est vrai, c’était surpeuplé au mois d’août : trop de groupes, trop de pièges à touristes et prix trop élevés. Pourtant, la cité fortifiée de Dubrovnik est objectivement la mieux conservée et subjectivement la plus belle de toute l’Europe. On comprend donc pourquoi le gouvernement croate a concentré tous ses efforts pour promouvoir principalement Dubrovnik comme la destination touristique phare de la Croatie. Mais la foule peut faire oublier cet héritage.

Venise est aussi un des exemples les plus malheureux. La ville est submergée, au sens propre comme au figuré. Cité merveilleuse et unique, Venise est envahie par les paquebots qui accostent beaucoup trop proche de la Piazza San Marco. Aujourd’hui, Venise, construite sur une lagune, s’enfonce et sa destruction n’est qu’une question de décennies. Au point que les autorités aient investi des milliards d’euros dans un projet ridicule dénommé MOSE. Au lieu d’interdire les navires et de limiter un temps soit peu les visiteurs, il semble plus intéressant d’investir autant d’argent dans un barrage qui n’a pas prouvé son efficacité.

La ville de Barcelone est également touchée par ce phénomène. Néanmoins, même si j’y suis allé deux fois, je n’ai jamais été très passionné par la capitale catalane et il est difficile pour moi de faire un parallèle entre avant et après. Si vous avez des informations plus précises sur Barcelone, n’hésitez pas à apporter votre contribution dans les commentaires.

Mostar, en Bosnie-Herzégovine, pourrait subir le même sort que les villes et lieux précédemment cités dans les années à venir. Aujourd’hui, le pays reste épargné par le tourisme de masse et Mostar jouit à la fois d’un héritage exceptionnel et d’une foule bien moindre. Les groupes vont rarement à Mostar et reste l’apanage des voyageurs indépendants. De plus, la Bosnie fait encore peur à certains pour des raisons dépassées. Le jour où Mostar deviendra « trop touristique », son histoire pourrait être occultée et laisser place à l’amertume à cause de la foule et des prix devenus exorbitants.

J’ai même entendu quelqu’un me dire que l’île de Pâques était « trop touristique » ! L’île de Pâques, c’est peut-être l’un des plus grands mystères de la civilisation humaine. L’un des lieux les plus extraordinaires qui puissent exister. Pourtant, la divagation du « trop touristique » prend le dessus sur cette histoire.

 

Conclusion : est-ce un problème fondamental ?

Oui et non.

C’est un problème car on met sur un pied d’égalité des lieux incomparables en tous points, certains sans âme, sans histoire et objectivement décevants avec d’autres uniques et héritages de l’humanité parce qu’ils sont tous « trop touristiques ». La foule, et notamment les groupes qui parcourent certaines régions en 4 jours pour faire le plus de visites possible, augmentent la popularité de lieux sans intérêt et dégradent l’histoire d’autres qui sont authentiques.

Ce n’est pas un problème car, in fine, tout le monde est content : le touriste (plus ou moins) et l’économie du tourisme. Même s’ils sont dégradés, ces lieux sont préservés par l’afflux des touristes, au contraire d’autres richesses mondiales. Les ruines archéologiques de l’ancienne Mésopotamie et de l’Empire parthe antique, qui ont pour moi toujours constitué un rêve ultime, sont soit à l’abandon (Ctésiphon), soit détruites par des fous de dieux (Palmyre, Nimrud). Une dégradation par les selfies est plus souhaitable qu’une dégradation par les bombes.

Le tourisme de masse a bouleversé le secteur. Il l’a démocratisé, il a permis à des gens comme moi de voyager à moindre coût et à des pays de se reconstruire après des épreuves difficiles. Désormais, il faudra faire avec ce tourisme et il faudra surtout se renseigner par soi-même, pour découvrir la véritable histoire d’un lieu ou un endroit caché, inconnu de tous… avant que l’on ne dise pour lui aussi : « c’est trop touristique » ! Je conseille donc plutôt de se rendre dans des lieux authentiques, loin des cartes postales et de sortir des sentiers battus.

Il existe enfin quelques cas particuliers. Prenez le Bhoutan. Merveilleux petit pays situé dans l’Himalaya, son gouvernement a décidé d’instaurer un plafond minimum de dépenses journalières de 250 $ par jour, logements inclus, et de visiteurs chaque année (200 000). Faut-il en arriver là ?

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